|
Impact prévisible sur l'environnement de l'épandage de lisier de porc
entre Chauvigny et l'Ozon
par Michel CAILLON
Diplômé d'études supérieures d'hydrogéologie
Représentant de Poitou-Charente Nature au Plan Régional Santé Environnement
Auteur de « Biologie de l'homme dans son environnement » Editions Hachette .1997
Dans le cadre du projet d'élevage porçin de Chantegeay, commune de Chauvigny, il est prévu un engraissement de18720 animaux/an et un épandage de lisier à raison de 12240 m3/an sur une surface de 526 ha constituée d'environ 70 parcelles distribuées sur quatre communes réparties depuis Chauvigny au sud jusqu'à Archigny au nord en passant par Bonnes et Ste Radegonde. On peut légitimement s'interroger, compte tenu du gigantisme inhabituel d'un tel projet dans la région, sur les conséquences inévitables que peut avoir sur l'environnement l'importance du lisier à étendre.
De ce point de vue plusieurs facteurs peuvent intervenir sur la modification des eaux atmosphériques, des eaux de surface, des eaux souterraines et devenir préjudiciables à la biodiversité et à la santé publique. Outre la composition du lisier ces facteurs sont principalement d'ordre météorologique, topographique, pédologique et géologique.
En ce qui concerne le compartiment aérien et indépendemment des émanations malodorantes d'ammoniac, d'hydrogène sulfuré toxique, de phénol et de divers acides carboxyliques C2 à C5, on sait depuis plusieurs années, d'après les Plans Régionaux pour la qualité de l'air, que les élevages hors sol et leurs effluents génèrent la contamination de l'air par des émissions de gaz, tels l'ammoniac et le protoxyde d'azote qui peuvent interagir avec l'eau atmosphérique et avec le S02 puis provoquer des pluies acides particulièrement nocives pour le développement de certains arbres comme les conifères et susceptibles de corroder les façades des édifices. Par ailleurs de nombreux travaux de recherche ont mis en évidence l'importance de l'émission de gaz à effet de serre notamment de CH4 et de NO2 à partir des lieux de stockage et d'épandage de lisier de porc .
S'agissant de la contamination physico-chimique voire microbiologique des eaux de surface et des eaux souterraines il convient tout d'abord de préciser que la zone d'épandage correspond à un plateau situé à l'Est de la vallée de la Vienne et dominant celle ci d'une hauteur de l'ordre de 75m. La plaine alluviale et le plateau sont séparés par une côte abrupte entaillée de nombreuses et courtes vallées sèches se présentant comme des ravins boisés de chênaies charmaies à caractére montagnard, véritables reliques de l'époque glaciaire et où on rencontre des espèces herbacées exceptionnelles qui sont à l'extrême limite de leur zone géographique d'extension. Telle est par exemple la vallée du Teil dont la partie inférieure abrite une Zone Naturelle d'Intérêt Ecologique Floristique et Faunistique (ZNIEFF) où on peut encore observer le Lys martagon, la Scille à deux feuilles et le Carex digité.
Géologiquement ce plateau est constitué par les calcaires oolithiques du Jurassique moyen qui contiennent une nappe aquifère, la nappe supratoarcienne en équilibre hydrostatique réciproque avec la nappe alluviale et le niveau de Vienne. Lorque la nappe supratoarcienne est en charge, de novembre à février, elle alimente la nappe alluviale et le cours d'eau. Lorqu'elle est en étiage c'est la Vienne qui a tendance à l'alimenter .
En allant plus à l'Est les calcaires jurassiques sont recouverts par des formations tertiaires. Il s'agit tout d'abord argiles sableuses bariolées plus épaisses au nord qu'au sud, puis d'une quinzaine de mètres de marnes blanches intercalées de bancs de meulières et jadis exploitées dans de nombreuses petites marnières éparpillées sur tout le plateau pour le marnage des sols acides. Enfin une faible épaisseur de limons argilo-sableux recouvre le plateau au dessus de l'altitude de 130 m. Le caractère imperméable des formations tertiaires et l'absence de relief sur le plateau font que les eaux de pluies ont tendance à stagner dans les champs ou à occuper les anciennes marnières qui sont devenues des mares.
Pour éviter l'engorgement des sols et la détérioration des cultures de céréales d'hiver un réseau de fossés de drainage a été récemment aménagé. Malheureusement il n'a pas été tenu compte des règles élémentaires d'hygiène publique ou de sauvegarde de la ZNIEFF de la vallée du Teil. En effet les exutoires des systèmes de drainage se déversent soit dans des mares, soit encore à l'amorce des vallées sèches comme celles du Teil où nous avons pu constater que l'afflux d'eau de ruissellement consécutif à de fortes pluies (tempête du 26/01/09, orage du 12/05/09) est amplifié par le drainage, la couleur blanche de l'eau révèlant la présence des colloïdes marneux entrainés depuis les champs où l'épandage de lisier sera réalisé. L'action érosive de ce torrent et son débit sont tels qu'ils ont déjà amorçé par crues successives la disparition progressive d'une zone sensible où la végétation est progressivement remplacée par des plantes d'origine anthropique comme les orties, les ronces ou les ormes dont la prolifération est (et sera) facilitée par l'apport de particules nitratées dont celles des lisiers.
Par ailleurs à la fin de chaque épisode torrentiel, et il y en a de 3 à 5 par an et d'une durée de plusieurs jours quelles que soient les saisons, on a pu constater qu'après le retrait des eaux l'action érosive avait mis à nu les calcaires jurassiques révélant l'existence de fissures absorbantes où continueront à s'infiltrer les eaux chargées de lisier pouvant ainsi entrainer la contamination non seulement de la nappe phréatique mais aussi celle de la nappe alluviale et du cours de la Vienne. Le risque d'une contamination généralisée sur de grandes distances n'est pas à exclure en raison de la multitude de fuites latérales par quatre autres vallées sèches débouchant sur la plaine alluviale de la Vienne et dans la partie nord de la zone d'épandage par la vallée des Bois de l'Ozon dont le ruisseau à écoulement temporaire est directement bordé de parcelles pentues prévues pour l'épandage. D'autres fuites verticales sont possibles par la présence de plusieurs fosses et gouffres situés sur le rebord du plateau à la cote + 110. Qui plus est, une dizaine de futures parcelles d'épandage au moins tapissent le rebord du plateau et le fond de la vallée sèche du Teil dans sa partie amont, là où précisément les sols (calcosols sur calcaire) sont les plus minces, les plus caillouteux et les plus filtrants en raison de la faible profondeur du substrat rocheux fissuré. Il aurait été impératif que ces parcelles aient été soustraites du plan d'épandage de lisier.
On sait que dans les zones d'élevage porçin une contamination répétée même à faible dose peut conduire à un effet cumulatif provoquant, notamment par le biais des nitrates et des nitrites, des risques avérés de méthémoglobinémie pour les populations sensibles (femmes enceintes et nouveaux nés ). Un phénomène du même ordre peut avoir lieu avec l'accumulation de résidus d'antibiotiques, ceux ci largement utilisés pour éviter la transmission des maladies bactériennes dans les élevages porçins industriels passant dans les urines puis dans le lisier...
On ne saurait passer sous silence les risques d'eutrophisation des eaux de rivières et des nombreuses mares et étangs englobés dans la zone d'épandage. Il est très regrettable que le bureau d'études chargé de l'étude d'impact ait totalement occulté cet aspect hautement préjudiciable au maintien d'une riche biodiversité dans les zones humides adjacentes ou incluses dans le périmètre d'épandage. D'une part il est reconnu que le secteur géographique incriminé est déjà situé dans une zone vulnérable au nitrate; enfin s'y ajoutera une nouvelle vulnérabilité, le lisier de porc étant particulièrement riche en phosphate inorganique lui aussi générateur d'eutrophisation. Or les mares sont particulièrement sensibles à ce phénomène en raison du faible renouvellement de l'eau. L'apparition de cyanophycées, d'algues vertes filamenteuses et de lentilles d'eau envahissantes dont le développement est favorisé par l'eutrophisation risque fort d'entrainer l'asphyxie du milieu aquatique et la disparition des plantes hélophytes qui servent d'abris à de nombreuses epèces animales dont certaines sont devenues rares au niveau européen comme une libellule, l'Agrion de Mercure ou la Cistude d'Europe, tortue aquatique présente dans la vallée de l'Ozon. 13 espèces de Batraciens: salamandre, tritons, grenouilles, pélodyte, rainette et crapauds vont pondre dans les zones humides de Bonnes et de Chauvigny, 12 sont des espèces protégées au plan national, 5 sont sur la liste rouge nationale ou régionale des espèces en voie de disparition...un véritable trésor de biodiversité qu'il faut protéger à tout prix alors que le bureau d'étude chargé d'évaluer l'impact du projet sur l'environnement n'a même pas jugé opportun de procéder à un recensement préalable de ces espèces. Et pourtant l'arrêté du 19 nov 2007 fixant la liste des amphibiens et des reptiles à protéger et les modalités de leur protection stipule: « Sont interdites sur les parties du territoire métropolitain où l'espèce est présente ainsi que dans l'aire de déplacement naturel des noyaux de population existants, la destruction, l'altération ou la dégradation des sites de reproduction et des aires de repos des animaux. Ces interdictions s'appliquent aux éléments physiques ou biologiques réputés nécessaires à la reproduction ou au repos de l'espèce considérée, aussi longtemps qu'ils sont effectivement utilisés ou utilisables au cours des cycles successifs de reproduction ou de repos de cette espèce pour autant que la destruction, l'altération ou la dégradation remette en cause le bon accomplissement de ces cycles biologiques ».
En ce qui concerne les rivières comme la Vienne et l'Ozon, l'Etablissement Public du Bassin de la Vienne a déjà mis en évidence la dégradation qualitative des eaux due à un impact trop élevé des nitrates dans la partie aval du Bassin. C'est précisément 5 ans après l'achèvement d'un contrat de restauration et d'entretien des ressources piscicoles de l'Ozon qu'une mégaporcherie industrielle risque de réduire ces efforts à néant. Le rapport de présentation au CODERST fait d'ailleurs état de risques réels de contamination des nappes le long des zones d'épandage les plus pentues et les plus proches de l'Ozon en particulier entre Chaumont et la Guérivière. C'est dans ce secteur que la fenêtre calcaire jurassique creusée par l'Ozon dans les couches sédimentaires crétacées et tertiaires au cours des temps géologiques offre le plus de prise à l'infiltration des eaux de ruissellement collinaires.
Certes le projet respecte une Zone Natura 2000 où évoluent et nidifient plusieurs couples d'oiseaux protégés (canepetières et busards), mais les parcelles d'épandage de lisier sont situées tout autour. Peut on préjuger de l'indifférence des oiseaux et de leurs petits à l'odeur du lisier? Ne risquent ils pas de s'affranchir de la zone qui leur est accordée pour préléver à l'extérieur de celle ci des proies contaminées?
Enfin il convient de signaler que des parcelles d'épandage bordent, le long du plateau qui domine la Vienne, plusieurs groupements végétaux naturels qui se sont installés de longue date sur les marnes blanches du tertiaire: il s'agit de pelouses et de prés-bois de chênes pubescents particulièrement riches en diverses espèces d'orchidées. Là aussi on peut craindre une réduction de ce peuplement végétal qui figure parmi les plus riches du département de la Vienne.
Au moment où on se perd en conjectures sur les conséquences d'une pandémie potentielle qui pourrait résulter d'un effet multiplicateur de la promiscuité règnant dans des élevages concentrationnaires monstrueux on ne peut que s'interroger sur les contradictions d'une administration préfectorale qui s'engage sur la voie des risques sanitaires et de détérioration de la biodiversité alors qu'elle préconise dans son récent rapport d'évaluation environnementale du 4ème programme d'action dans les zones vulnérables 2009-2012: « de nouvelles mesures concourant à l'amélioration de la qualité de l'eau au regard des paramètres nitrates, matières phosphorées et matières organiques, les incidences bénéfiques se manifestant par la limitation des pertes par lessivage en ce qui concerne les eaux souterraines et la réduction des apports par ruisellement pour les eaux superficielles ». Ne pourrait on pas aussi réfléchir à un réel statut de protection des ZNIEF avant qu'il ne soit trop tard et pourquoi pas se pencher sur la compétence de véritables bureaux détudes chargés d'analyser objectivement et en toute indépendance l'impact de nouveaux aménagements suceptibles de porter atteinte à la santé humaine et la richesse de la biodiversité? N'est il pas grand temps de mettre à profit le principe de précaution inscrit dans notre constitution?
Fait à POITIERS le 26 Juin 2009
Michel CAILLON Recommandez (0) | Citez cet article sur votre site | Pages vues: 804
Seuls les utilisateurs enregistrés peuvent laisser un commentaire. SVP, connectez vous ou enregistrez vous. Powered by AkoComment Tweaked Special Edition v.1.4.5 |